« Aider » le Cambodge

13 juin 2014 at 12:03 8 commentaires

aider le Cambodge

Elle pose son verre de vin et reprend la conversation : « Franchement, pourquoi les Cambodgiens veulent tous rouler en 4×4 ? Ca pollue et surtout ça prend de la place. Et puis surtout, les routes du Cambodge ne sont adaptées à ce genre véhicules. Moi, je vais au travail en vélo, je trouve cela beaucoup plus saint pour la ville et ses habitants ». Je pose mes coudes sur la table et l’écoute. Je ne la connais pas, mais je sens qu’elle a des projets pour le Cambodge.

Un moment de convivialité comme il en existe tant à Phnom Penh. Tout le monde se salue, se fait des grands sourires et distribue ses cartes de visites. Nous étions une majorité de blancs dans ce grand hôtel de la capitale. Un verre à la main, j’approche d’une table appelé par un ami qui souhaite me présenter. Une jeune fille est en face de moi. Elle est un peu grosse, porte des claquettes avec une jupe courte malgré des jambes très mal épilées. Elle a l’air de se vouloir différente. Elle me raconte qu’elle vient des Etats-Unis avec son compagnon pour « aider ». Je plaisante en répondant que les Cambodgiens aussi aimeraient bien aller aux US pour « aider ». Ca ne la fait pas rire du tout, ça commence mal, ce couple n’a aucun humour (ou le second degré ne passe pas). Son compagnon est kinésithérapeute, spécialisé dans l’accompagnement de sportifs de haut niveau. Lui aussi porte des claquettes. Il transpire beaucoup dans cette salle de bal malgré sa tenue de plage. Il me donne sa carte de visite. Je le remercie et lui dis que si je croise un sportif de haut niveau, je lui donnerai sa carte. Cette deuxième tentative ne le fait pas rire non plus (faut vraiment que j’arrête le second degré). Mais ce n’est pas grave, la conversation continue : ce petit couple charmant me raconte qu’ils sont venus découvrir le Royaume khmer il y a un mois, ils ont adoré, ils veulent rester parce que « there’re so many people to help ». Je leur demande quels projets les intéresseraient. Elle me parle alors d’une ONG surprenante qui vient justement de faire une levée de fonds. Elle m’explique que c’est un projet géré par des « artisans de la paix, une entreprise sociale qui crée des bijoux et accessoires provenant des mines et autres munitions non-explosées, pour soutenir la durabilité dans les pays post-conflits ». J’avale de travers, tousse et explose de rire (j’étais en pleine gorgée). Une ONG qui fait des bijoux avec des morceaux de mines … Très très bon. Et moi qui croyait ce couple sans humour ni second degré. Je suis agréablement surpris. Ils me regardent, accusateurs. Et non, ce n’était pas une plaisanterie (l’ONG en question est Saught). Silence de mort à la table. Mon regard porte loin. Aparté. Je ne sais pas à quel moment l’humanité s’est perdue. Quand je pense que des centaines de PME cambodgiennes peinent pour lever 2 000$ pour financer l’achat d’un véhicule ou d’une machine qui augmentera la productivité de l’entreprise, créera des emplois … et cette personne me parle d’une ONG qui doit lever autour de 50 000$ par an pour financer la création d’un atelier de production de bijoux provenant de mines anti-personnelles. Parfois, je trouve que le monde, c’est génial. Et c’est ce que je dis à ce couple : « Mais c’est génial ! », afin de relancer la conversation.

Je veux savoir ce qui pousse ces gens. Un serveur passe entre nous pour nous resservir en vins. Je leur demande ce qui les pousse à vouloir « aider ». La jeune femme m’explique alors qu’elle a visité un orphelinat près de Phnom Penh, et que les enfants ne savaient pas se laver, qu’ils ne mangeaient pas équilibré et qu’ils jouaient pieds nus. Je m’exclame en mimant grossièrement : « Comment ? Un orphelinat dans lequel les enfants sont sales, ne mangent que du riz frit et tapent dans un ballon sans chaussures ! Mais c’est un scandale ! ». Le compagnon de cette jeune femme qui terminait de façon très canine son assiette de petits fours, fait un pas vers moi. Il est très grand. Son short de surfer siglé  « Freedom spirit » me déconcentre (surtout dans la salle de bal de cet hôtel plutôt luxueux), il est le protecteur de rêve, le gardien des bons sentiments. On ne touche pas aux élans maternels de son amoureuse. Il me dit que ce n’est pas correct de se moquer des gens qui veulent aider. Moi aussi je fais un pas vers lui : j’explique que le Cambodge n’est plus un protectorat, qu’il peut se débrouiller très bien tout seul. Le ton monte. Son attaque est directe : « Mais qui es-tu ? Tu t’es vu dans ton 3 pièce en lin couleur crème et ta chemise à carreaux ? Avec tes petites blagues indécentes. Que fais-tu pour ce pays ? Nous au moins on essaye de changer les choses ». C’est marrant, nous sommes au Sofitel de Phnom Penh, il me parle d’aider les pauvres la bouche plein de saumon sauvage péché en Norvège il y a deux jours, et il veut changer les choses. Je suis un peu à court d’arguments face à la grossièreté de ces bons sentiments. Il termine par un « I am done talking to you » tout en déglutissant un dernier blinis. Alala, ces gens qui veulent aider les pauvres en sirotant des grands crus au Sofitel …

C’est fou le nombre de personnes qui veulent changer ce pays. Moi le premier. Mais parfois, je suis vraiment désarmé face aux bons sentiments. Je pense que je préfère passer ma soirée au karaoké avec des Chinois qui rasent les forêts du Kirirom plutôt qu’avec une Australienne qui vient faire du bénévolat sur la décharge de Phnom Penh dans le cadre de ses vacances solidaires.

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Entry filed under: Société.

Etre hospitalisé à Phnom Penh « From Japan »

8 commentaires Add your own

  • 1. loïc morin  |  13 juin 2014 à 14:54

    Les gens en France en ont marre de n’être rien… Et donc par voie de conséquence ils aimeraient se rendre utile.
    Finalement qui est pauvre, qui est riche ? Celui qui a des biens matériels, ou celui qui n’en a pas ? ;)
    .
    Le Zen dit que ce n’est pas l’accumulation de biens matériels qui résout notre problème, celui-ci étant comparable à un vide dans notre intérieur, un « manque »…. Bien au contraire, cela ne fait que l’augmenter d’avantage. Pour le combler, ce n’est pas du tout comme cela qu’il faut s’y prendre. Certes, au début on a bien l’impression que ça marche bien, mais après c’est pire ! Bref, ça fonctionne comme une drogue. C’est-à-dire qu’on carrément à l’opposé même, de ce qu’il faut faire. …Et comme il n’y a personne pour nous conseiller… François Hollande le pourrait-il ?… Non n’est-ce pas… Bref, pas facile tout ça….
    .
    .
     » Je le remercie et lui dis que si je croise un sportif de haut niveau, je lui donnerai sa carte. Cette deuxième tentative ne le fait pas rire non plus (faut vraiment que j’arrête le second degré). « ….
    C’est quand même pas mal! Je préfère de beaucoup que vous fassiez dans l’import-export de second degré, plutôt que certain pays que je ne citerai pas, qui inonde carrément le marché mondial de vin rouge à 12 degrés

    Réponse
  • 2. loïc morin  |  15 juin 2014 à 04:03

    Bjr, :)

    Je suis en train de lire et de relire votre chronique, et à chaque fois, je ne peux m’empêcher de rire. C’est vraiment très communicatif, votre style… le style d’écriture.. je ne sais pas la technique que vous utilisez, une sorte de « style impressionnisme » dédié à l’écriture… je ne sais pas, mais c’est drôle, en tout cas.
    Ce que je sais…, par contre, c’est qu’on « ne s’emmerde pas », à Phnom-Penh. Enfin, je constate.
    Ouais, bof, ici en France, on parle de la Gauche, et osi de la Droite. C’est bien. La Gauche, et la Droite. Mais ( je ne critique pas, loin de là ), mais ça manque qd même d’imprévu.. Ah si-iiiiiii ! Vous ne connaissez pas la dernière? « Grève à la Sncf »!!!!!!! C’est fou, non? hein? (Dommage que vous ne soyez pas là, vous ratez quelque chose.. ).
    .
    Bof!……

    Réponse
  • 3. Stéphane  |  15 juin 2014 à 10:41

    Cela me fait penser à ces volontaires saisonniers que je vois défiler dans mon pays d’Amérique latine qui – en voulant « aider » son prochain qui a tant besoin d’eux – ne font que nuire : ils travaillent bénévolement 6 jours sur 7, payent cher pour leur nourriture et hébergement, se font manipuler et exploiter allègrement en se défonçant sans compter dans leur noble mission de vie, le tout sans réaliser une seule nanoseconde qu’au mieux, leur générosité mal pensée confisque du travail pour les locaux, au pire, leur font perdre leur emploi.

    Par contre, il est vrai qu’une fois rentré au pays, ça fera de beaux souvenirs fourrés d’humanitaire à placer sur un CV ou à raconter à l’entourage. Et ça, entre la poire et le dessert, ça fait toujours son petit effet.

    Réponse
  • 4. Ju  |  15 juin 2014 à 12:01

    T’es trop bon haha !

    Réponse
  • 5. loïc morin  |  5 juillet 2014 à 05:45

    Ils ne sont pas bavards, les quidams.
    C’est à croire que le Cambodge a été victime d’une bombe atomique. …puisqu’il n’a plus aucune émission…
    (Je dis ça, suite à un film que j’avais vu: « nimitz retour vers l’enfer », film que j’avais adoré car n’avait aucun effets spéciaux, seulement de très bons acteurs, et il fallait au moins ça pour un film de science-fiction et de voyage dans le temps).
    Lirhaoey. :)

    Réponse
  • 6. Tugdual@visa_pour  |  16 juillet 2014 à 11:29

    C’est très bon et ça sonne tellement vrai. J’ai hâte de rencontrer ces 2 individus dans tous les lieux hypes de Phnom Penh… entre deux visites d’orphelinats ;)

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  • 7. labdexter  |  6 août 2014 à 15:20

    Politisation des ONG
    Aujourd’hui on reproche aux ONG de ne plus impliqué à titre personnel dans l’économie du pays, mais de se faire le relai des gouvernements étrangers qui les financent comme les Etats-Unis. SAUGHT doit certainement en faire parti.

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  • 8. chomette  |  24 février 2016 à 23:18

    J’ai lu avec grand intérêt votre article. Ce qui m’amuse toujours avec les ONG c’est bien leurs manque de lucidité et de sens critique sur leurs engagements.

    Il aurait été sans doute bien plus judicieux de monter une usine textile qui paie ses salariés correctement avec un impact environnementale réduit. Et ainsi aidé les cambodgiens à accéder à une rémunération plus juste de leurs travails. Malheureusement cela n’arrive pas.

    Réponse

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