Etre hospitalisé à Phnom Penh

20 avril 2014 at 16:49 8 commentaires

Etre hospitalisé à Phnom Penh

Elle marche vite. Trop vite. Elle ne fait pas attention à moi et n’ouvre les portes que pour elle. Nous sommes dans une clinique de Phnom Penh et l’infirmière devant moi tient ma perfusion. Soudain, la porte se referme sur moi, l’aiguille tourne dans ma veine, je cris, l’infirmière se retourne, comme surprise. Le plus dur quand on est hospitalisé, c’est de faire comprendre au personnel médical que nous restons des êtres humains.

Ca a commencé un samedi soir. Une forte douleur en bas du dos, impossible de dormir. Un ami passe me prendre. A l’accueil de la clinique, un jeune homme dort sous le bureau. Je le réveille, je veux voir un docteur au plus vite. Il me demande mon nom complet afin de trouver ma fiche : « Alors ‘‘Lasselin’’ … ». Il cherche dans le tiroir des K. Moi pendant ce temps, j’ai mal, très mal. Dans ces moments-là, on n’a aucune patience, ce qui se traduit par de l’agressivité voir même de la grossièreté. Mon ami passe derrière le bureau et cherche ma fiche à la place de ce jeune homme qui est encore en phase de réveil. J’ai très mal. Je n’en peux plus. L’agent d’accueil me demande : « Why you sick ? ». J’entends une explosion de rire derrière moi. Face à ce genre de question philosophique, on est souvent désemparé, et puis je ne suis pas en situation de me lancer dans un débat sur le rôle de l’esprit dans les maux du corps. Pour me détendre, je lui dis que je suis allé au lady massage boom boom à Siem Reap et que donc j’ai attrapé le sida et que ça fait super mal aux genoux. Dans la salle d’attente, derrière moi, j’entends pour la seconde fois une explosion de rire. C’est un autre patient, compatissant avec mon désarroi.

Après avoir vu un médecin français, je suis transféré au service des soins intensifs. Je m’allonge dans un lit non loin d’une Australienne et son fils. Elle est en position foetale, son fils en claquettes. Ils ont l’air seul au monde, oublié et englouti par une Asie qu’ils n’ont pas compris. La douleur est insupportable. J’appelle une infirmière. Personne. J’appelle une deuxième fois. Toujours rien. Je me sens un peu Australien à cet instant. Je crie de plus en plus fort. Je n’en peux plus. Je suis prêt à corrompre n’importe qui pour de la morphine. Après 20 minutes de cries et de gémissements, l’agent d’accueil, que je déteste depuis mon arrivée (en raison de son absence totale de maîtrise de la situation et de sa pro-activité proche de celle de la mousse d’arbre), s’approche des soins intensifs, comme dérangé par mes appels sonores. Il a un coussin sous le bras, un drap sur l’épaule. Je l’ai réveillé une deuxième fois. Je lui dis que j’ai froid et que j’ai mal. Il décide alors de me donner son drap. Merci, trop sympa. J’essaye de m’endormir. Je me sens enfin partir quand une infirmière vient de me demander pourquoi j’ai mal. C’est vraiment le festival de la question pourrie dans cette clinique. Je lui réponds que si je savais pourquoi j’avais mal, je ne serais pas là.

La nuit est horrible. L’Australienne à ma droite demande une bible, il est 4h du matin. Au réveil, le médecin passe et me demande si je me sens mieux. Je lui dis que je veux ma propre chambre, tout seul, avec une sonnette pour appeler le personnel de santé afin de pouvoir jouir pleinement des services de la clinique.

Ma chambre est superbe. Elle fait un bon 20 m2, équipée d’un salon et d’un spacieux espace télévision. Je m’allonge, satisfait, dans mon nouveau lit, allume l’écran et commence Question pour un Champion sur TV5 Monde. Ma suite royale à moi. Une infirmière entre dans ma chambre. Elle allume les lumières pour prendre ma tension. Au bout d’une minute, une pression sanguine dans mon bras se fait ressentir, je commence à avoir mal. Cette prise de tension commence à durer longtemps. Je la regarde, un peu paniqué, car il y quelques minutes, j’avais toujours du sang qui circulait dans le bras gauche. Elle regarde Question pour un Champion. Je lui dis que j’ai mal : « Oh sorry ! I look TV I forget ». Je n’en crois pas mes oreilles. Elle rigole en sortant de la pièce et m’indique que mes médicaments sont sur ma table de chevet, à prendre avec un verre d’eau toutes les 3h, puis quitte la pièce sans éteindre la lumière ni fermer la porte. Je suis dans mon lit. Presque nu, trois perfusions dans la bras, des douleurs atroces dans la dos, cela fait 12 heures que je n’ai pas mangé, la bouteille d’eau est beaucoup trop loin pour que je l’atteigne … je suis fatigué.

Le lendemain, le médecin me fait remarqué que j’ai dormi la porte ouverte, que la télé raisonnait dans le couloir, que je ne bois pas assez et je n’ai pas pris mes médicaments. C’est normal, je suis cloué au lit et cette débile d’infirmière ne fait pas son travail. Le docteur me dit qu’il va parler à son personnel. J’en profite pour lui demander de rapprocher mes médicaments et une bouteille d’eau.

Troisième jour d’hospitalisation, je dois quitter ma chambre quelques heures afin de faire des radios. L’ambulance arrive. Elle m’est entièrement réservée. Les infirmières sont un peu impressionnées. On ne se félicite jamais assez d’avoir une bonne assurance. La perfusion accrochée au plafond de l’ambulance, le véhicule roule à toute allure dans un Phnom Penh un bouché. Les virages sont difficiles. Je ne suis pas attaché ; contrairement à ma perfusion. Une fois à destination, je suis tout de suite pris en charge. Je passe devant toutes les familles cambodgiennes. On me fait asseoir dans un couloir exigüe, sur une chaise en plastique bleu, celle-ci même que l’on peut retrouver au beer garden, au parking, sur le toit de l’immeuble, dans les restaurants, à l’arrière des pick-up … bref, cette chaise bleue dégueulasse depuis trop longtemps en sureffectif dans le Royaume. Sur ma petite chaise, je regarde ma perfusion se promener jusque dans mon bras. J’attends. C’est long. Soudain, les portes du couloir claque : trois personnes poussent en courant un homme toussant et crachant du sang en fauteuil roulant. Ils se dirigent droit vers moi. J’ai un peu peur. Peur de me faire tousser dessus. Encore une maladie de la campagne que personne ne connaît. Mon Dieu, je me suis fait hospitalisé pour une pyélonéphrite et je vais sortir avec la H1N1. Je me vois déjà sous quarantaine. Le petit groupe complètement paniqué s’approche de plus en plus de moi. Ils crient forts, très forts, ce qui signifie que c’est grave, très grave, tellement grave qu’ils sont obligé d’aller à l’hôpital. Le couloir est trop petit. Le fauteuil ne passe pas. L’homme sur le fauteuil est devant moi. Son regard est loin, perdu, il ne bouge pas. Seule sa cage thoracique se contracte parfois pour évacuer du sang qu’il ne prend même plus la peine de tousser. C’est bon, j’ai la H1N1. Je me lève et pousse ma chaise bleue en plastique que pour les laisser passer. Deux minutes plus tard, quêtant les moindre signes de faiblesses de mon corps, le fauteuil repasse devant moi, le petit groupe s’était engouffré dans une mauvaise direction. Entre temps, la largeur du couloir n’a pas changé. Je me relève. Je viens, au passage, de sauver mes mocassins d’un magnifique crachat ensanglanté. Je constate alors qu’il y a des patients vraiment dégueulasses. D’un point de vu purement français, nous ne sommes pas dans une clinique privé mais plutôt dans dans un camp de réfugié, genre Cachan. J’entends mon nom. C’est mon tour !

Quelques jours plus tard, je vais beaucoup mieux. Le soleil me pique les yeux, quelques bourrasques de vent se glissent dans ma chemise. Sur la terrasse de clinique, je peux de nouveau marcher sans douleurs. Les docteurs sont confiants, demain, je pourrai sortir.

De retour chez moi, une question reste en suspens, cette question que m’avait posé ce jeune homme de l’accueil juste après mon arrivée à la clinique. J’attrape mon petit guide des courants de pensés majeures de la philosophie depuis Platon. Après plusieurs pages, aucunes réponses. Cette question raisonne aujourd’hui encore dans ma tête, une question qui dépasse chaque être qui la prononce : « Why you sick ? ».

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36h à Siem Reap « Aider » le Cambodge

8 commentaires Add your own

  • 1. emeraude  |  20 avril 2014 à 19:31

    j aimerais bien connaitre le nom de cette clinique
    on dit beaucoup que Camette hopital est tres bien
    Calmette du nom du medecin biologique qui a fait des recherche sur la tuberculose

    Réponse
    • 2. Thierry  |  21 avril 2014 à 17:08

      Les urgences à Calmette ressemblent à un hôpital digne de la première guerre mondiale.
      Aventure vécue: je conduis ma compagne à cet hôpital car elle vient de subir deux fortes chutes de tension peu après avoir mangé. Elle y arrive au bord de l’évanouissement…
      Arrivée sur place est est transbordée brutalement et sans ménagement sur une civière conduite par un Fangio local.
      Il est arrivé à presque perdre son fardeau à deux reprises sur un parcours de vingt mètres et les pieds des patients sont tellement utiles pour ouvrir les portes….
      Ensuite arrivée dans un grand local couvert de carreaux cassés (et de saleté) où l’on est directement mis en contact avec la misère de la ville. Une dizaine de lits avec des gens découverts et entourés de leur famille. Du sang à gauche, des crachats à droite….
      Un homme se présente comme étant médecin. Méfiant, je lui parle en français (tous les médecins diplômés parlent le français à PP). « Yes: moi doctor…. » J’insiste, et il lâche le morceau, il est en fait infirmier (est-ce bien sur?).
      Arrive une infirmière bourrue qui ne dit bonjour à personne, elle s’agrippe au poignet de la patiente en tentant de lui poser un cathéter. Après plusieurs tentatives au poignet, elle décide brutalement de passer au coude où cela sera sans doute plus facile….peine perdue, le sang coule à côté…. Donc, elle passe au bras droit et recommence à démontrer son incompétence totale. Remarquez, que jusqu’à présent, personne n’a demandé pourquoi l’on était là.
      Après un bon quart d’heure, à force de traiter ma compagne comme un cochon, notre brave infirmière finit par y implanter une voie… et se met à nettoyer le sang…qu’elle à répandu. Le sérum salvateur (en fait du sérum physiologique) est mis en place et je dois tenir la pochette.

      Puis, plus rien…. une demi-heure plus tard, l’on m’aborde brutalement en présentant un papier que l’on me met sous le nez….Après la surprise, je comprends que je dois me rendre « quelque part » pour payer la facture…. Je délègue le port de la pochette, enfin les mains libres.
      Je passe sur la recherche du « quelque part » et sur la facture de 80$ sans justificatif précis.
      De toute façon faut payer personne ne peut vous dire ce que vous payez mais tout le monde s’accorde sur le fait que si vous ne payez pas, la patiente pourra crever…

      A mon retour, je constate que ma compagne à repris ses sens et découvre les dégâts effectués par MM. Menguele, elle prend peur et demande à quitter l’hôpital….
      Brutalement les choses s’accélèrent: on lui fait signer une décharge,, lui enlève la pochette de sérum à moitié pleine (je n’ose pas penser à ce qu’ils vont en faire) et on la prie d’aller se faire pendre ailleurs…
      Nous sommes rentrés à la maison et j’ai veillé ma compagne tout le reste de la nuit…. Le lendemain tout était rentré dans l’ordre.

      Par curiosité, j’ai voulu connaître le résultat des analyse sanguines qui avaient été facturées. Fin de non recevoir, « elle a signé une décharge, nous ne devons plus rien faire ». Je n’ai même pas osé aborder la question du remboursement potentiel pour actes facturés et non réalisés. Je faisais face à un mur…

      L’on m’avait pourtant dis que Calmette avait bonne réputation.

      Que votre santé soit bonne et ayez toujours votre police d’assurance santé près de vous. Telles sont les règles au pays du sourire.
      Désolé, je n’ai pas résisté à me défouler dans ce post.
      Au Cambodge, la santé est une affaire de gens qui en en ont une bonne. C’est pas fait pour les malheureux malades.:)

      Réponse
  • 3. anne laure  |  21 avril 2014 à 16:44

    J’adore ton recit !!! J’ai eu ma premiere pyélonéphrite au portugal dans un dispensaire d’été , c’est le vigile qui avait un coussin en france qui faisait la traduction avec le medecin … ca resemble bcp a ton expérience, mais il mon soigné.
    J’en ai eu deux autre depuis, une en france, et une au Bangladesh, ou je me suis enfuie de l’hopital car leur medicaments me rendaient plus malade encore que mes reins !!!!
    Fais attention, ca peut revenir et comme disent les medecins c’est la douleur la plus proche de celle d’un accouchement … qui est certainement la pire !!!!
    Donc BOIS de L’EAU !!! et comme je l’ai appris A FORCE … il n’y a pas d’eau dans la BIERE le COCA et le JUS d’ORANGE enfin dans de la bonne eau pour reins contents !!!!

    Bon rétablisement !!!

    Réponse
  • 4. NTM  |  29 avril 2014 à 22:40

    Interessant comme une histoire que je lis dans un bouquin, exactement pareil. Mais un peu trop long quand meme. Bref, le service mediacal au Cambodge, c’est vraiment pouri, et j’en connais le pire. Imagines aussi a certains qui ont mal et non pas pu aller a l’hopital. bref, merci de partager, dans la vie faut connaitre le pire :)

    Réponse
  • 5. Naviger vers blog  |  14 mai 2014 à 19:44

    Cet article a permis d’éclairer ma lanterne, merci

    Réponse
  • 6. Cyn  |  1 juillet 2014 à 19:46

    J’ai beaucoup aimé ton réçit! C’est écrit avec un beaucoup d’humour! Mais il en faut je crois lorsque l’on est expat! ca m’a rappelé la fois où j’ai du me rendre aux « urgences » en pleine nuit [ah oui j’habite en Tanzanie depuis 2 ans… le Cambodge coté c’est la civilisation] ..le médecin après 5 longues heures d’attente se décide à venir me voir à voulu refuser de me traiter et me faire embarquer par les flics… longue histoire, mais j’en suis sortie en vie en me promettant de ne jamais remettre les pieds dans un hôpital en Tanzanie !!

    Cyn
    http://cyn-travels.blogspot.com/

    Réponse
  • 7. Pls Pls  |  16 janvier 2017 à 00:55

    Ben les cambodgiens sont traites de la meme façon , pourquoi ça devrait êtrre different pour vous ?

    Réponse
    • 8. Caroline  |  10 mars 2017 à 20:24

      J’ai eu mal pour vous en lisant votre récit…c’est la raison principale pour laquelle mes parents cambodgiens ne veulent pas vivre au Cambodge….les soins médicaux…pourtant leur pays leur manque mais en tant que retraités, ils ont dit non, qu’ils préfèrent être soigner en France.

      Réponse

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