Coup de fatigue

1 avril 2013 at 19:26 6 commentaires

Coup de fatigue

« Sorry sir, I forget ». C’est le sourire qui est de trop, la légèreté du « Sorry », la violence du « I forget », l’incapacité qu’à autrui à vous offrir une alternative. Vous commencez à transpirer, vous êtes pleinement conscient des conséquences, mais pas votre interlocuteur. Lui, il vit au jour le jour, pour vous, tout est planifié. Vous imaginez dans votre cerveau une grenade qui se dégoupille. STOP ! Pause. Vous avez un coup de fatigue.

Une fois par mois vous y avez droit, vous avez l’impression que vous êtes seul, que personne ne vous comprend, vous vous sentez menacé. Le coup de fatigue, c’est une accumulation d’incapables qui font la queue devant votre porte, et ils ont tous une mauvaise nouvelle à vous annoncer avec le regard léger. Accordez-vous un quart d’heure raciste, tout ira mieux après.

Je suis à la boulangerie. Je commande deux croissants, un pain au chocolat et une baguette. La serveuse acquiesce. Je vais m’assoir en attendant ma commande. Un gros 4×4 vient de se garer devant la boutique. Une dame descend de la voiture, aidée par son chauffeur, car elle est grosse et connait donc une mobilité réduite. Elle entre dans la boulangerie. A son premier pas sur le carrelage frais, c’est la panique. Toutes les vendeuses s’affolent. Elles parlent tout doucement, arrêtent tout, se poussent entre elles ; qui va parler à cette grosse dame toute blanche arborant une montre en or avec des diamants du plus mauvais goût. Elle s’approche du comptoir. Je comprends qu’elle veut 6 baguettes bien cuites. Elle porte de longues chaussettes blanches qui remontent jusqu’en dessous de ses genoux, dans des faux talons Louboutins. Ses pieds ressemblent à une boule de glace fondant dans son cornet. Les vendeuses transpirent. Elles emballent les baguettes. Enfin, elles encaissent cette dame qui a le statut de demi-dieu durant tout l’acte d’achat. Pour moi, c’est juste une grosse dame asiatique de plus qui quitte la boulangerie sans dire merci ; c’est normal, son niveau social ne l’y oblige pas (au sommet de la pyramide sociale cambodgienne, les codes changent et sont encore un mystère pour moi). Les portes se referment derrière le pachyderme. Le personnel de la boulangerie souffle de soulagement. Je me lève, m’approche du comptoir pour prendre ma commande : « 5$ please sir ». Je fais remarquer à la serveuse qu’il manque ma baguette. Instant de vide. Moment de solitude. Elle a vendu toutes les baguettes à Jabba the Hutt : « Ooooooooooooh, I’m sorry sir, I forget ». Pour ne rien vous cacher, il est 11h du matin, nous sommes dimanche, j’ai très faim et j’ai vraiment envie de croquer dans une bonne baguette bien fraiche, accompagnée des confitures de ma Maman qui les préparent dans notre maison de la campagne toulousaine et que je conserve jalousement dans un coin de mon frigo. Autant vous dire que cette baguette, je la veux. Mais le problème, c’est qu’il n’y en a plus de baguettes. J’ai une montée de chaleur. Je commence à transpirer, et cette imbécile de vendeuse d’en rajouter une couche : « If you want, you can wait 40 minutes, I keep one for you ». Génial, toi, avec ce genre de solution client, tu vas passer chef de rayon. Aller, tu seras dans mon prochain article.

Alors vous vous dites que Jean-Benoît est en train de se plaindre pour une baguette. Mais chers lecteurs, quand votre confort est constamment remis en question, quand le plus simple des actes devient la plus grande des montagnes, quand le voisin décide casser un mur le matin à 6h, quand la propriétaire du rez-de-chaussez fait déféquer son canidé devant l’entrée de l’immeuble, quand les clients du bar à filles d’en bas pissent sur votre mur, ou quand le peintre renverse son pot sur le marbre de la cuisine, et que toutes ces choses se concentrent sur une seule et unique journée sans que l’on puisse y remédier, que tout le monde trouve cela normal sauf vous, alors à cet instant, une baguette de pain devient un espace vital, un instant de paix, une bulle impénétrable, une bouée dans un océan, une énorme bouffée d’oxygène.

Après un long séjour au Cambodge, le mot « Sorry » n’a plus aucune signification. Plus aucune valeur lexicale. Le « I forget » est devenu mon quotidien. C’est parfois dur de prendre les gens pour des imbéciles heureux. Ca va à l’encontre de tout ce que l’on m’a appris à l’école. De mes valeurs. Mes parents m’ont toujours appris à traiter l’autre avec égalité et respect. Le problème, c’est qu’au Cambodge, ça ne marche pas. Et c’est en partie de là que vient l’essence du coup de fatigue, de notre incompréhension de la hiérarchie sociale khmère. Ici, plus tu écrases l’autre, plus tu lui craches à la gueule, plus tu es respecté et donc plus tu es sûr d’être servit le premier (je fais référence à ma baguette de pain).

Il faut vraiment que je m’y mette. Vous allez rire, mais parfois, je dis encore « merci » quand on m’ouvre la porte en entrant dans un restaurant ou hôtel. Quel con je fais à m’abaisser socialement de la sorte ! Allons allons, c’est juste un gros coup de fatigue, demain, j’aimerai le Cambodge encore un peu plus.

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Ca fait bizarre Le licenciement, en souriant

6 commentaires Add your own

  • 1. loïc morin  |  1 avril 2013 à 19:52

    Merci!.. :D :D

    Ça m’a donné… une de ces envie de manger de la baguette!!.. khhhhhhhsss! Seulement, seulement… je n’ai n’ai pas ce petit pot de confiture de la tante de Tarascon, dans un coin de mon frigidaire… Rien n’est jamais parfait!… lol!

    Réponse
  • 2. Dave  |  8 avril 2013 à 11:57

    Allez, comme tu le dis à la fin, ça ira mieux demain!

    Réponse
  • 3. loïc morin  |  10 avril 2013 à 16:15

    Jean-Benoît, vous commencez votre article, par :
    « STOP ! Pause. Vous avez un coup de fatigue. »

    Et vous terminez votre article, par :
    « Allons allons, c’est juste un gros coup de fatigue, demain, j’aimerai le Cambodge encore un peu plus. »

    Moi, je dirais… :  « STOP !  …ou ENCORE… ? »
    Voir cette chanson:  

    Ah ah! lol!

    …Il est évident que si je dis tout ça, c’est pour quoi ? C’est pour faire le jeu de mots, que j’ai personnellement inventé moi-même, que voici —>  « STOP !  …ou  ANGKOR… !? »

    ( NB:  « Stop ou Encore » est aussi une émission de radio, sur RTL, qui est très célèbre ).
    (…Par contre en Anglais, ça ne marche pas:   « Stop ! or Again ?..» . Il n’y a pas de Temples qui s’appellent « Again »).

    Bonne journée !!….
    Alors…:   « Stop ou…  Angkor  ??!!! » ,  lol!

    Loïc._

    Réponse
    • 4. Boutros  |  30 mai 2013 à 08:11

      Vous l’avez personnellement inventé vous-même, ce jeu de mots ?
      Naaaaaaaaaaan… Trop fort le mec !

      Réponse
      • 5. loïc morin  |  4 juin 2013 à 19:41

        @ Boutros
        .
        Si j’ai inventé moi-même ce jeu de mots ?
        Oui et non…
        En fait, c’est un collègue de travail, sans le savoir, sans faire exprès… Il a fait ce jeu de mots machinalement.. sans savoir l’importance que j’aurais accordé, ensuite, à son jeu de mots
        .
        Je suis depuis 40 ans, maintenant, en France.( Ça commence à me peser… très lourd. D’ici peu, je retourne au Cambodge. Ouf! ).
        J’ai travaillé dans l’administration.
        Pendant 40 ans, il ne se passait pas une journée, sans que je pense au Cambodge, où j’ai vécu mon enfance.
        Donc, inévitablement, j’en parlais à mon travail.
        Et en parlant d’Angkor, un collègue avec qui je discutais, m’a fait ce jeu de mots… ( C’était en 1998, pendant une pause, orès du distributeur de café ). Voilà. Mais ce jeu de mots.. je le garde!… Bien trouvé!… :)
        .

  • 6. Boutros  |  30 mai 2013 à 08:13

    Vu d’un oeil occidental, il semblerait que le sport national ici consiste à la mettre bien profond à plus faible que soi, et à se la faire mettre bien profond par plus puissant que soi.

    Réponse

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