Les ouvriers d’en face

29 septembre 2012 at 18:07 2 commentaires

appartement; Cambodge; Phnom Penh

Ca a commencé il y a deux semaines. Un violent coup de perceuse, sans raisons, à 6h du matin. Le réveil a été vécu comme un viol, mon intimité profanée, une soudaine montée d’insécurité. La perceuse frappe encore, elle insiste et se heurte à mon mur, encore et encore. Je sors de mon lit, enfile un jeans, ouvre ma porte d’entrée, et dans la cage d’escalier, je suis prêt à en découdre. Dans l’appartement d’en face, des maçons travaillent.

Ma cage d’escalier, elle est presque privative, c’est-à-dire qu’une grille sépare le 3e étage des autres, permettant à l’étage que j’occupe de ne pas être dérangé. Le propriétaire de l’appartement d’en face n’est jamais là, il habite en Chine. Je ne le connais pas. Par contre, je connais sa mère, qui passe tous les mois faire le ménage dans ce minuscule logement de 20 m². Sa mère, c’est le genre de femme qui te regarde de haut en bas et qui sans dire bonjour t’accorde un : « Moi aussi je suis chrétienne, comme vous ». Le genre de phrase qui ne mange pas de pain, mais qu’il ne faut pas chercher à comprendre mais juste retenir qu’elle a essayé d’établir un pont, un contact, une interaction. Bref, la dame, elle se veut être gentille avec le blanc.

Dernièrement, l’agence immobilière propriétaire de mon studio lui a fait une proposition : plus de 20 000$ pour son appartement et faire de celui que j’occupe un truc génial qui fasse tout l’étage. La dame qui se veut gentille lui a dit : «  C’est 10 000$ minimum pour entamer les négociations ». Pas con la vieille. Du coup, l’agence, malgré cette offre hyper intéressante, s’est dit qu’elle attendrait le retour du fils prodige, parti pour la Chine et ses grands espaces, là-bas, très loin, dans ce pays où l’on crache par terre et se mouche dans les bains froids du sauna.

La dame qui se veut gentille, elle a tout compris à la vie : si le blanc il veut acheter, c’est que cet appartement doit valoir quelque chose (en effet, il vaut autour de 20 000$). Elle s’est donc mise dans la tête de le rénover et de le louer à des blancs qui ne cuisinent pas par terre et qui ne s’essuient pas les doigts sur les murs. Le problème, c’est que cette dame, en fait, c’est une vraie connasse, et elle ne s’en cache pas. Explications.

Revenons à ce matin de septembre. Les rayons du soleil n’avaient pas encore eu le temps de caresser mon visage ; « Pourquoi ? Pourquoi tu perses ? Pourquoi à 6h du matin ? », ces questions ne pouvaient pas rester sans réponses. Face à ces maçons, je fais le simple geste de la négation (très courant au Cambodge – « ainsi font font font les petites marionnettes … ») les yeux encore mi-clos, je demande l’arrêt immédiat des travaux en donnant mon numéro de téléphone : « Je veux parler au responsable ». Le problème au Cambodge, c’est que jamais personne n’est responsable.

Vers midi, je reçois un appel de la propriétaire : « Allo ? C’est toi le blanc qui habite en face ? », je réponds que oui, « Ok, merci » et elle raccroche. Bon. Je vais donc devoir entamer une médiation directement avec les ouvriers. Un ami cambodgien se joint à moi, je veux me faire comprendre. La conversation commence. Les maçons acceptent toutes mes conditions, en échange, ils veulent juste de l’eau. Curieux. Je demande pourquoi. Mon ami cambodgien m’explique alors que dans le Royaume, les ouvriers habitent sur le chantier jusqu’à ce qu’il soit terminé. Il précise que pour le cas de ces personnes, ils sont enfermés dans l’appartement sans eau (mais avec électricité, d’où la perceuse). Ils n’ont pas les clés de la grille du 3e et ne sortiront de l’immeuble qu’une fois les travaux terminés. Quelques minutes me sont nécessaire afin de comprendre le cheminement intellectuel de la propriétaire de l’appartement d’en face. Quel est l’intérêt pour elle d’enfermer des maçons et leurs familles sans eau dans 20 m² ?

La misère, j’en ai l’habitude, j’habite au Cambodge. La cruauté et l’exploitation, j’ai encore des tours de piste à faire. Aujourd’hui, le chantier est loin d’être terminé et je sens que ma facture d’eau va être un peu salée les prochains mois. Mais ça me fait plaisir d’aider ces gens, j’ai l’impression de faire une bonne action. Je me suis même surpris à donner un ananas préparé par ma bonne à une petite fille qui passe ses nuits à tousser (ce qui m’empêche accessoirement de dormir).

Que l’homme exploite l’homme, ce n’est pas nouveau et je laisse la vérité aux autres pour me consacrer à la pleine jouissance du fruit du travail de l’exploité. Chaque soir, lorsque je pousse la porte de chez moi, cette petite fille me regarde, elle se cache derrière les briques et les tas de sables. Moi aussi je me cache car j’ai toujours peur d’affronter son regard. Quelque part, je dois avoir peur de déstabiliser mon mode de vie, parce que le jour où le chantier se terminera et que la vieille jettera aux ouvriers 40$ dans la boue, je n’aura pas le droit de m’imposer, ni de changer la vie des autres. Je suis le blanc en costume, ils sont les ouvriers d’en face.

Mise à jour de l’article : les maçons d’en face sont aussi de vrais connards

Aha ! Ils m’ont bien eu avec leur petite fille de 3 ans qui renifle, pleure et se gratte. Sacrés ouvriers ! En fait, ils ont les clés de toutes les portes, se baladent sur les quais le soir, jettent leurs mégots sur mon balcon, pissent dans les couloirs … Bref, ils m’ont bien pris pour un con. Ma cage d’escalier est maintenant bien dégueulasse comme il faut : les sols sont remplies de crachats et les murs de traces de pieds (ne me demandez pas comment ils font). Hier, je suis rentré du travail avec comme cadeaux un mur en gruyère, ma porte d’entrée plein d’éclats de gravats et sur mon toit était entassé des sacs de ciment et de sable.

Aha ! Le coup de l’enfant sale qui va mourir de faim … Mais comment j’ai pu me faire avoir ?! Comme un gros touriste ! Mais je ne m’énerverai pas contre eux, non, contre moi plutôt. Plus jamais la misère de l’autre ne me fera cracher un gramme de gentillesse et de solidarité. A partir de maintenant, je vais devenir local : chacun pour soit et cache ta misère s’il te plaît.

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Sihanoukville, le temps d’un week-end Se faire livrer

2 commentaires Add your own

  • 1. kléoman  |  20 octobre 2012 à 16:32

    Bonjour, je tombe par hasard sur votre blog, après avoir été faire un tour sur le site consacré à l’expatriation. J’ai lu quelques uns de vos papiers, parfois ( souvent) énervés ,et franchement, je trouve ça très bien, franc, sans fausse bonne ni mauvaise conscience, la vie, quoi, avec ce qui différencie les uns des autres et inversement. Vous parlez « cash », comme on dit aujourd’hui du côté de Paris, vous avez de l’humour, ce qui pour moi une qualité qui prime ( ces second degrés qui nous aident à percevoir le côté artificiel, finalement,des premiers) je trouve que vous avez une plume, un regard, des choses à raconter et une façon de le faire. J’ai déjà lu nombre de blogs ou récits de voyages atterrants et pour tout dire, j’essaie en ce moment de faire publier des chroniques de voyages chez divers éditeurs. Il semblerait que ça se joue à pas grand chose, mais pour l’instant, nada. Tentez le coup avec vos chroniques à vous, si ça vous dit; je pense que c’et jouable ( même si au final je serai énervé que vous ayez été édité et pas moi !)

    Amicalement

    C.C.

    Réponse
  • 2. Boutros  |  29 mai 2013 à 14:21

    Très bien ce blog. Ca change du politiquement correct à l’eau de rose. Continuez.

    Réponse

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