Anny

1 avril 2011 at 17:05 4 commentaires

Cette jeune femme cambodgienne va sur ses 30 ans. Cela fait maintenant 4 ans qu’elle est serveuse dans ce restaurant discret de la capitale dans laquelle j’ai mes habitudes. 4 ans qu’elle sert les mêmes assiettes et des cocktails dont elle ne connait pas le goût. 4 ans sans augmentations ni perspectives d’évolution dans ce lieu cosy.

 

Anny est payée 80$ par mois. C’est la plus dynamique des serveuses. Toujours souriante et dans un anglais approximatif, Anny est appréciée des clients. Certains sont même parfois déçus lorsque que la pimpante jeune femme prend sa journée de congé hebdomadaire.

 

C’est après un Phở (petit déjeuner traditionnel vietnamien) consommé pour le diner, qu’avec un ami nous souhaitons terminer calmement ce doux mardi phnompenois. Il est 20h30, je lui propose ce restaurant qui peut correspondre à ce que nous cherchons puisqu’il fait aussi bar. Volontairement, je ne vous donnerai pas l’adresse de ce lieu par discrétion pour Anny à qui je n’ai pas demandé l’accord pour publier cet article. Nous montons les escaliers qui mènent au premier étage de l’immeuble. Je pousse la porte. Nous optons pour la table du fond, proche d’une vitre immense offrant une vue imprenable sur le Musée national et ses jardins. La serveuse s’approche de nous. Nous passons commande en plaisantant avec elle. Anny me connait bien, cela fait 4 ans je viens m’assoir dans son restaurant, tantôt pour le travail, tantôt pour le plaisir, et souvent pour les deux, c’est pour cela que je vis au Cambodge. Nos boissons arrivent. Nous discutons de nos projets en cours et de ceux qui ne devraient pas tarder à arriver.

Anny nous regarde fumer, amusée. Elle nous imite et nous dit qu’elle aussi, une fois, elle a fumé et qu’après, elle a eu la tête qui tourne. Enfoncés dans nos canapés respectifs, nous papotons avec elle. Anny s’assoie au bord de mon canapé. Elle nous raconte qu’elle travaille ici depuis 4 ans, mais qu’initialement elle voulait travailler dans un hôpital. Sa famille n’ayant pas assez d’argent, elle a dû s’orienter vers la restauration. Elle sauve la face en nous avouant aussi qu’elle a peur du sang. Sa famille est originaire du nord du pays. Sa mère est vieillissante et elle n’aime pas trop les Cambodgiens : « Piapiapiapiapia » nous mime-t-elle de la main gauche. Ils parlent trop. Anny nous explique que le propriétaire de ce lieu est Néo-Zélandais d’origine khmère. Le restaurant n’a ni manager, ni responsable, juste du personnel de service. Elle m’explique qu’elle en a marre de n’être payée que 80$ par mois, surtout qu’elle n’a pas été augmentée durant toutes ces années. Elle nous confie qu’elle ne souhaite pas en parler à son patron, elle ne veut pas de problèmes. Elle éclate de rire en changeant subitement de sujet : « Parfois j’envoie des e-mails ! ». Le restaurant compte 4 postes Internet en libre accès. Lorsque le service est calme, elle demande un peu gênée à certains clients de lui expliquer comment rédiger et envoyer des e-mails. Elle repend de plus belle sur ses vacances à Koh Kong, durant lesquelles elle a beaucoup vomi lors du trajet. Nous rions très gênés. Elle insiste sur ce point et mime la scène avec une décontraction loin de tous nos codes de bienséance français. Elle poursuit en nous parlant de ce buffet gratuit qu’elle adore parce qu’elle peut manger sans s’arrêter. Anny approfondit son propos en nous disant qu’elle ne mange qu’une fois par jour et qu’elle ne prend jamais de petit déjeuner. Nous enchainons les cigarettes en écoutant Anny nous raconter sa vie. Elle nous trouve trop maigre. Nous devrions être plus gros puisque nous sommes riches. Mon ami argumente sur le fait qu’il n’a pas très faim et mange peu. La serveuse nous emporte à nouveau dans sa vie : elle n’a que très peu d’amis, elle adore nager dans l’eau claire et bleue, mais pas dans l’eau noire. Quand c’est noir, elle a peur : « Une fois, moi vouloir pipi, mais eau des toilettes du bar toute noir, alors moi pas pipi ! ». Cette absence totale de pudeur nous fait exploser de rire. Anny est un vrai spectacle.

Le bar est vide. Nous sommes les seuls clients. Une serveuse nous apporte l’addition. Nous n’avions rien demandé. Bon. Quelqu’un n’aime pas trop l’attitude de notre animatrice de soirée. Anny continue sur ce restaurant qui ne marche pas trop. Les gens ne savent pas forcément que derrière ces grandes vitres se trouve un restaurant. Le propriétaire voudrait peut-être les casser pour en faire un espace plus ouvert. Nous expliquons à notre nouvelle amie que c’est justement parce que le lieu est discret et isolé que nous nous plaisons à y passer du temps. Anny ne comprend pas vraiment notre raisonnement, ça la dépasse un peu. Elle veut juste avoir un travail bien payé, elle fera au souhait des clients et des humeurs de son patron. Anny me fait remarquer que je devrais terminer mon jus d’ananas avant de partir.

 

Anny, tu nous as fait passer une super soirée, vraiment. Ta vie est un peu triste mais c’est ainsi. Le plus important c’est que nous aillons parlé et partagé nos vies, nos expériences, surtout les tiennes, et que nous aillons été heureux ensemble, le temps d’un verre après le diner. Anny, cet article est pour toi.

 

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4 Commentaires Add your own

  • 1. fournier  |  5 avril 2011 à 17:21

    LOVE IT !

    Répondre
  • 2. Arnaud  |  8 avril 2011 à 11:02

    Excellent article ! Comme tous les autres d’ailleurs. Très belle écriture, très agréable à lire et très bonne analyse de la société cambodgienne. C’est toujours un plaisir de vous lire (et de vous suivre sur twitter).

    Répondre
  • 3. Max  |  14 avril 2011 à 16:53

    article très sympa , très sensible , qui me fait regretter encore plus le Cambodge , les Cambodgien(ne)s , leur naturel , leur spontanéité…
    A ma prochaine visite , je ne manquerai pas d’ aller dire un p’tit bonjour à Anny !

    Répondre
  • 4. Thierry  |  8 février 2012 à 02:40

    J’ai aussi rencontré mon “Anny”. Cet article est vraiment un beau résumé d’une soirée que je ne suis pas prêt d’oublier.

    Répondre

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