« Art senior director, corporate communication »
7 mai 2009

16h50. Le vendeur de soupe ambulant commence sa ronde. Mon patron entre dans mon bureau :
- Benoit, un client m’a appelé, il souhaite nous rencontrer afin de discuter d’une brochure. Tu peux y aller ?
- Oui, bien sûr.
- Tu as rendez-vous maintenant, chambre 711 au complexe Sermonde.
Le Sermonde est un complexe hôtelier chinois qui propose notamment un casino, des activités sportives et autres loisirs. Rappelons que l’adjectif chinois est parfois négatif, du fait des gouffres culturels qui séparent les modes de vie du premier pays investisseur au Cambodge, et de celui l’ancien colon.
Nous partons donc à la rencontre ce client. Il est 17h, c’est la sortie des écoles et l’heure de pointe pour tous les Phnompénois. Il fait 30 degrés, c’est le dernier rendez-vous de la journée, le soleil fini sa course dans une heure.
Sur la route, je me pose des questions : « Un client a priori Chinois, que je ne connais pas, dans un complexe dans lequel je n’ai jamais mis les pieds, veut me rencontrer dans sa chambre d’hôtel, en fin de journée … Dois-je me poser des questions ? ».
Nous arrivons face à l’imposante construction post-maoïste d’inspiration Flashdance. Nous entrons dans un immense hall guidant l’hôte vers une seconde pièce d’accueil tout aussi impressionnante de par son plafond de plus de 20m de haut. L’ascenseur n’est plus très loin. Nous pénétrons, simple pression sur le bouton indiquant le 7e étage. Durant le temps que dure l’ascension, je me recoiffe, vérifie mes manches et souris à mon collègue qui fait de même (au Cambodge, l’apparence est capitale, c’est elle qui défini la position sociale).
7e étage, couloir très sobre, éclairage discret. Nous croisons sur notre chemin quelques membres du personnel, le portable visé a l’oreille, se déplaçant d’un pas très professionnel. L’étage est en fait des chambres emménagées en bureaux. La chambre 711 est en fait le département communication. La porte est entrouverte. Nous l’ouvrons en frappant. Deux hommes, un Cambodgien et un Chinois sont dans la pièce. La pièce est négligée, on croirait des bureaux provisoires. « Bonjour ». Pas de réponse. Bon. Mon collègue prend les devants. Il entame la discussion en Khmer avec son compatriote. Quelques secondes s’écoulent. Je regarde alors le monsieur chinois. Il prend en photo des fleurs posées sur un bureau. Il est en surpoids (signe de richesse en Asie), transpirant (signe que nous sommes au Cambodge), costume prêt à lâcher a chaque respiration (signe qu’il ne porte pas de costume par goût mais par convention sociale). Mon collègue se tourne vers moi : « Combien coûte une brochure ? ». Je lui demande pardon ; « Oui, ils veulent une brochure, tu as une idée du prix ? ». Je me tourne vers ce charmant monsieur cambodgien qui se cure le nez avec opiniâtreté grâce à un ongle du petit doigt d’environ un centimètre et demi. La situation me dérange, personne ne s’est salué ni présenté. Je lui demande :
- Vous parlez anglais ?
- Oui, me répond-il dans un anglais contemporain.
- Bien. A votre avis, combien coûte une voiture ?
- Quoi ?
- Oui, a votre avis, combien coûte une voiture ? instais-je.
- Ben, je sais pas moi.
- En effet, vous ne savez pas, et moi non plus. Tout dépend de la marque, du modèle et des options. Et bien, une brochure, c’est pareil.
Interpellé, notre ami chinois arrive vers nous :
- Voila nous souhaitons faire une brochure pour accompagner notre lancement de la carte de membre. Quelquechose de simple, de quelques pages, nous avons déja le design. Combien ?
Ma femme m’a déjà fait la remarque : pourquoi un peuple qui a traversé les ages, inventé le tissu, L’Art de la Guerre et le football, n’est pas foutu de dire bonjour et de se présenter ? Je lui répond :
- Bonjour, je suis Jean-Benoît, je travaille pour Global Design. En quoi puis-je vous aider ?
- Ah ?! Vous n’est pas free-lancer ?
- Heu … non. Je fais partie de l’entreprise Global et suis Coordinateur de Projets.
- Bon bon … heu … Ce serait une brochure de deux page, avec en plus un formulaire d’adhésion pour nos clients. Nos avons déjà le design, il n’y a que du travail de mise en page. Nous voulons être livré demain matin.
Global Design est une entreprise cambodgienne, tout ce qu’il y a de plus normal. Et nous n’avons malheureusement pas de main d’oeuvre a exploiter et qui travaille dans les égouts de la ville a des cadences de travails que même le patron de Nike il porterait plainte. Le problème, c’est que lorsque l’on est habitué a quelquechose, on pense qu’il est une norme. Moi par exemple, je ne crache pas, mais les Chinois si. Et bien si nous inversons, les Chinois travaillent la nuit (d’ailleurs ils ne savent même pas que c’est la nuit), mais moi non. Je continue d’un ton innocent :
- Oui sans problème, je me vous fournir une cotation pour demain.
- Non non, vous ne comprenez pas, je veux mes brochures demain matin.
- Aaah (réaction de pure inspiration cambodgienne consistant a faire croire a son interlocuteur qu’il est intellectuellement supérieur que nous – cela s’appelle le respect ici) ! Oulala, ça ne va pas être facile (traduction : en fait mec c’est mort). Puis-je me permettre de vous laisser ma carte ? Et je vous recontacte demain.
- Non mais vous ne comprenez pas, il nous les faut pour demain, dit l’homme chinois en faisant de grands gestes d’autorité.
- Ecoutez, je dois discuter de votre demande avec mon patron, ensuite un travail de mise en page prend souvent une semaine, et l’impression minimum 3 jours.
- Aie aie aie (traduction : Oh con !). Bon, envoyez-moi une cotation, moi j’y connais rien au design et a l’impression.
- Vous avez une carte de visite peut-être ?
- Hein ?! Une … ha oui, une carte de visite, excusez-moi, ou avais-je la tête ?
Et il me tends sa carte de visite, seulement a moi. Mon collègue doit sentir mauvais. Sur sa carte figure son poste :
« Art senior director, corporate communication »
Ca ne veut rien dire et ne lui correspond pas du tout.
Bienvenue au Cambodge.
Les noms des personnes et entreprises ont été modifiés.
Entry Filed under: Travailler. Mots-clefs: carte de visite, Chinois, hotel.



Trackback this post | Subscribe to the comments via RSS Feed